La feuille de route post-quantique de l’UE : ce qui doit être fait d’ici 2026, 2030 et 2035
En juin 2025, les États membres de l’UE, avec l’appui de la Commission européenne, ont publié A Coordinated Implementation Roadmap for the Transition to Post-Quantum Cryptography, une feuille de route coordonnée pour la transition vers la cryptographie post-quantique. Elle a été rédigée par un groupe de travail consacré à la cryptographie post-quantique (PQC) au sein du groupe de coopération NIS, et elle répond à la recommandation (UE) 2024/1101 de la Commission du 11 avril 2024, qui invitait les États membres à s’accorder sur une stratégie et un calendrier communs pour passer à la PQC.
La feuille de route fixe trois échéances : fin 2026, fin 2030 et 2035. À une douzaine de semaines de la fin de 2026, la première n’est plus une question de planification. C’est une question d’exécution.
Les trois jalons
La feuille de route repose sur une approche par les risques. Ses jalons, en résumé :
| Échéance | Ce que prévoit la feuille de route |
|---|---|
| Fin 2026 | Chaque État membre a engagé la transition : « premières étapes » franchies, plan national de transition établi et projets pilotes lancés pour les cas d’usage à risque élevé et moyen. Les premières étapes comprennent l’identification des parties prenantes, la gestion des actifs cryptographiques (inventaires), la cartographie des dépendances, chaîne d’approvisionnement incluse, l’analyse du risque quantique et des programmes de sensibilisation. |
| Fin 2030 | Cas d’usage à risque élevé migrés vers la PQC « dès que possible, et au plus tard » fin 2030, avec des trajectoires de mise à niveau résistantes au quantique en place pour les produits et services concernés. |
| 2035 | Transition des cas d’usage à risque moyen. La Commission résume l’état final visé : faire migrer vers la PQC autant de systèmes que possible d’ici 2035. |
Le « risque élevé » n’est pas une liste de secteurs. Il dépend en grande partie de l’exposition au risque « récolter maintenant, déchiffrer plus tard » (en anglais) : systèmes protégeant des données qui doivent rester confidentielles pendant de nombreuses années, et systèmes dont la migration prendra du temps. L’archive à long terme d’une plateforme de paiement ou l’échange de dossiers patients d’un hôpital ont toutes les chances d’en relever. Un site marketing, non.
Qui la feuille de route engage réellement
La précision s’impose. La feuille de route est un document de coordination adressé aux États membres. Ce n’est pas un règlement, et elle ne crée à elle seule aucune nouvelle obligation juridique pour une banque ou un opérateur d’énergie.
En pratique, cette distinction protège peu. Ce sont les agences nationales de cybersécurité et les autorités de supervision sectorielles qui porteront la feuille de route, et elles atteignent les entités régulées par le biais d’un droit déjà applicable :
- NIS2. L’article 21, paragraphe 2, point h), de la directive (UE) 2022/2555 exige « des politiques et des procédures relatives à l’utilisation de la cryptographie et, le cas échéant, du chiffrement ». Pour les entités des infrastructures numériques et certains fournisseurs de services numériques, le règlement d’exécution (UE) 2024/2690 apporte des précisions : la politique de cryptographie doit tenir compte de la classification des actifs et des résultats de l’évaluation des risques. Pour aller plus loin, voir notre guide sur l’article 21 de NIS2.
- DORA. En vertu de l’article 9 du règlement (UE) 2022/2554 et de ses normes techniques de réglementation (RTS) sur la gestion du risque, le règlement délégué (UE) 2024/1774, les entités financières doivent disposer d’une politique documentée en matière de chiffrement et de contrôles cryptographiques. L’article 6 des RTS impose que cette politique prévoie la mise à jour des technologies cryptographiques en fonction des évolutions de la cryptanalyse. L’article 7 couvre la gestion des clés et un registre des certificats. Voir DORA article 9 et l’inventaire cryptographique (en anglais).
Dès lors qu’un calendrier public, approuvé au niveau européen, indique que la cryptographie vulnérable au quantique doit être remplacée d’ici 2030 dans les cas d’usage à risque élevé, « nous n’avions pas conscience du risque » cesse d’être une réponse crédible face à un auditeur. Ce que NIS2 et DORA considèrent comme une politique de cryptographie appropriée sera de plus en plus apprécié à l’aune de ce calendrier.
La feuille de route ne crée pas d’obligation nouvelle. Elle fixe la date à l’aune de laquelle vos obligations NIS2 ou DORA existantes seront interprétées.
Ce que disent les agences nationales
Les deux agences les plus citées par les praticiens européens, l’ANSSI en France et le BSI en Allemagne, s’accordent sur le cap et sur la méthode : un déploiement hybride pendant la transition.
- L’ANSSI décrit une transition par phases. Les mécanismes hybrides, qui combinent un algorithme classique et un algorithme post-quantique, viennent en premier. La PQC seule ne devient une option que dans une phase ultérieure, que l’ANSSI n’envisage pas avant 2030 environ. L’ANSSI recommande fortement une protection post-quantique hybride pour les produits destinés à protéger des informations sur le long terme, et applique le principe d’hybridation aux signatures comme à l’établissement de clés.
- Le BSI recommande lui aussi d’utiliser les mécanismes post-quantiques en combinaison avec des mécanismes classiques, et publie ses recommandations algorithmiques dans la directive technique TR-02102. En novembre 2024, le BSI et des agences partenaires de 18 États membres de l’UE ont publié une déclaration commune, Securing Tomorrow, Today. Elle appelait à protéger les cas d’usage les plus sensibles contre les attaques « store now, decrypt later » (stocker maintenant, déchiffrer plus tard) au plus tard fin 2030. La feuille de route a ensuite retenu la même date.
Pour une entreprise, l’objectif 2030 ne se résume donc pas à « passer à ML-KEM ». Il s’agit de faire fonctionner côte à côte mécanismes classiques et post-quantiques, ce qui suppose la crypto-agilité : pouvoir changer d’algorithme sans réécrire chaque application. Les normes concernées sont détaillées dans notre guide de migration FIPS 203/204/205 (en anglais).
Ce que signifie « fin 2026 » à trois mois de l’échéance
Pour une entreprise régulée, la lecture pratique du jalon 2026 est simple. Au 31 décembre, vous devez pouvoir démontrer que vous savez où se trouve votre cryptographie vulnérable au quantique, quelle part relève du risque élevé, et ce que vous traiterez en premier.
Vous n’avez pas besoin d’avoir migré quoi que ce soit d’ici là. Il vous faut la preuve que vous avez commencé. Cette preuve, c’est l’inventaire, la classification des risques et un plan priorisé.
Un plan à 90 jours pour atteindre le jalon 2026
La séquence ci-dessous tient dans le temps qui reste cette année. Elle suppose un responsable désigné (généralement l’équipe du RSSI), un accès aux principaux dépôts de code et une liste des points de terminaison exposés sur Internet.
- Semaines 1–2 : périmètre et parties prenantes. Arrêtez les services métier concernés. Commencez par les fonctions critiques ou importantes que vous déclarez déjà au titre de DORA ou de NIS2. Désignez des responsables en sécurité, architecture, PKI et achats. Interrogez dès maintenant vos principaux fournisseurs sur leurs plans PQC : les réponses mettent des semaines à arriver.
- Semaines 2–6 : inventaire. Recherchez la cryptographie à trois endroits : le code source (appels de bibliothèques, algorithmes codés en dur, tailles de clés), les certificats X.509 et les configurations TLS en production. Attendez-vous à des surprises dans les services Java historiques, les bibliothèques C embarquées et le TLS interne que personne n’a examiné depuis des années. Un inventaire cryptographique (en anglais) construit à partir de scans vaut mieux qu’un inventaire construit à partir de questionnaires.
- Semaines 5–8 : classification. Pour chaque actif, consignez l’algorithme, les données qu’il protège et la durée pendant laquelle ces données doivent rester confidentielles. Ce dernier champ transforme une liste de clés RSA en registre des risques. Signalez les cas d’usage qui correspondent au profil « risque élevé » de la feuille de route.
- Semaines 7–10 : CBOM. Exportez l’inventaire sous forme de CBOM (Cryptography Bill of Materials) dans un format standard tel que CycloneDX 1.6, afin de pouvoir le versionner, le comparer d’un scan à l’autre et le remettre aux auditeurs. Voir à quoi ressemble un CBOM (en anglais).
- Semaines 9–12 : priorisation et restitution. Classez les actifs selon le risque quantique et la fenêtre d’exposition HNDL. Choisissez une première vague de migration et un ou deux projets pilotes, attendus par la feuille de route d’ici fin 2026. Formalisez le tout pour l’organe de direction : exposition actuelle, objectif 2030 pour les cas d’usage à risque élevé et budget nécessaire.
Si vous ne savez pas par où commencer, notre auto-évaluation gratuite de maturité PQC en 2 minutes met en évidence les lacunes. La checklist post-quantique du RSSI va plus loin dans le détail.
La place de CRYPTAGION
CRYPTAGION a été conçu pour ce jalon. Il réalise l’analyse statique de code Python, JS/TS, Java, Go et C/C++, analyse les certificats X.509 et scanne les endpoints TLS en production. Chaque actif reçoit un score de risque quantique de 0 à 100 qui tient compte de l’exposition HNDL et s’appuie sur NIST IR 8413, BSI TR-02102-1 et CNSA 2.0. Les livrables : un CBOM CycloneDX 1.6, une feuille de route de migration en 4 vagues et un rapport PDF prêt pour l’organe de direction, mis en correspondance avec DORA, NIS2, le CRA européen et FIPS 203/204/205. Il se déploie sur site ou en environnement isolé (air-gapped) : votre code ne quitte jamais votre périmètre.
À retenir
Le calendrier européen est désormais fixé : engager la transition d’ici fin 2026, achever les cas d’usage à risque élevé d’ici 2030 et les cas d’usage à risque moyen d’ici 2035. Le jalon de fin d’année est le moins coûteux à atteindre et le plus embarrassant à manquer, car il ne demande que de la visibilité et un plan. Mettez à profit les douze prochaines semaines pour construire l’inventaire. Tous les jalons suivants en dépendent.
Sources
- Commission européenne — A Coordinated Implementation Roadmap for the Transition to Post-Quantum Cryptography (groupe de coopération NIS, juin 2025)
- Recommandation (UE) 2024/1101 de la Commission du 11 avril 2024 relative à une feuille de route coordonnée de mise en œuvre pour la transition vers la cryptographie post-quantique
- Commission européenne — Page consacrée à la cryptographie post-quantique
- Directive (UE) 2022/2555 (NIS2), article 21
- Règlement d’exécution (UE) 2024/2690 de la Commission (exigences techniques et méthodologiques NIS2)
- Règlement (UE) 2022/2554 (DORA), article 9
- Règlement délégué (UE) 2024/1774 de la Commission (RTS sur la gestion du risque lié aux TIC), articles 6 et 7
- BSI et al. — Securing Tomorrow, Today: Transitioning to Post-Quantum Cryptography (déclaration commune, novembre 2024)
- BSI — Technical Guideline TR-02102 Cryptographic Mechanisms
- ANSSI — Post-quantum cryptography
- ANSSI — Follow-up position paper on post-quantum cryptography
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